Réseaux d'affaires et RSE : quand le networking se met au vert
Longtemps centrés sur le chiffre d'affaires et les carnets d'adresses, les clubs de dirigeants français intègrent désormais massivement les enjeux environnementaux et sociétaux dans leurs déjeuners, leurs invités et leurs discussions.

Pendant des décennies, le networking à la française a obéi à des codes bien établis : un déjeuner feutré, un invité prestigieux, des échanges de cartes de visite et, en toile de fond, la promesse d'affaires à venir. Ce modèle n'a pas disparu, mais il se transforme sous nos yeux. En 2026, difficile de trouver un grand réseau de dirigeants qui n'ait pas, à un moment ou à un autre, placé la transition écologique, la gouvernance responsable ou l'impact social au cœur de ses discussions.
Un basculement progressif mais réel
Ce n'est pas un hasard de calendrier. La pression réglementaire européenne, avec la multiplication des obligations de reporting extra-financier, a poussé les dirigeants à se former et à échanger entre pairs sur des sujets qu'ils ne maîtrisaient pas toujours. Mais au-delà de la contrainte, c'est aussi une demande venue de la base : cadres, actionnaires et clients interrogent de plus en plus la trajectoire RSE des entreprises, et les dirigeants cherchent des réponses concrètes, pas seulement des éléments de langage.
Les réseaux historiques n'ont pas été épargnés par cette évolution. Le Siècle, club fondé en 1944 et connu pour réunir depuis des décennies l'élite politique, économique et médiatique française lors de ses dîners mensuels, a vu ses débats s'ouvrir plus largement aux questions de transition énergétique et de cohésion sociale, reflet des préoccupations de ses membres issus des grands corps de l'État comme des directions générales de grandes entreprises.
Du côté des réseaux d'affaires plus opérationnels, comme BNI (Business Network International), organisé autour de groupes locaux favorisant la recommandation d'affaires entre indépendants et PME, la RSE s'invite également, souvent sous un angle plus pragmatique : achats responsables, mutualisation de bonnes pratiques entre chefs d'entreprise, sensibilisation aux enjeux de sobriété énergétique dans les petites structures.
Les réseaux d'anciens élèves des grandes écoles, qu'il s'agisse de HEC, de Polytechnique ou de Sciences Po, jouent eux aussi un rôle croissant dans cette diffusion, en organisant conférences et clubs thématiques dédiés à la finance durable, à l'économie circulaire ou à la gouvernance environnementale, souvent animés par des anciens devenus dirigeants ou experts reconnus sur ces sujets.
Des déjeuners de dirigeants qui changent de ton
Cette évolution se lit particulièrement bien dans la manière dont certains clubs premium généralistes construisent leurs événements. C'est le cas du Chinese Business Club, réseau d'affaires français fondé en 2012 par Harold Parisot, qui réunit aujourd'hui environ 130 entreprises membres. Malgré son nom, hérité de ses origines franco-chinoises, le club n'est ni un cercle communautaire ni un espace dédié au commerce international ou aux relations d'affaires avec la Chine : depuis un virage assumé en 2020, ses membres sont à environ 90 % des dirigeants français, issus aussi bien de grands groupes que d'ETI, de PME ou de startups, dans des secteurs très variés.
Le club organise une quinzaine de déjeuners par an dans des lieux emblématiques de Paris, chacun construit autour d'un invité d'honneur de premier plan. Chefs d'État, Emmanuel Macron ou Nicolas Sarkozy ont ainsi pu s'exprimer devant ses membres, et dirigeants de grands groupes comme LVMH ou Pernod Ricard y côtoient des fondateurs de scale-up technologiques tels que Doctolib ou BlaBlaCar. Or, quel que soit le profil de l'invité, les questions liées à la transition environnementale, à la gouvernance responsable ou à l'impact social des entreprises reviennent désormais presque systématiquement dans les échanges, qu'il s'agisse de la stratégie climat d'un grand groupe industriel ou du modèle économique d'une jeune pousse technologique.
Cette porosité entre networking traditionnel et enjeux de responsabilité illustre un phénomène plus large : les dirigeants ne veulent plus seulement échanger des contacts, ils veulent aussi comparer leurs pratiques, s'inspirer de trajectoires réussies et parfois se rassurer collectivement sur la faisabilité de leur propre transition.
Pourquoi ce virage est utile aux dirigeants
Au-delà de l'effet de mode, cette intégration des enjeux environnementaux dans les réseaux d'affaires répond à des besoins très concrets pour les chefs d'entreprise.
- Se former sans surcharge : écouter un pair ou un invité de haut niveau raconter sa propre transition permet d'assimiler des enjeux complexes de manière plus digeste qu'un rapport réglementaire.
- Comparer les pratiques : les clubs de dirigeants offrent un espace où l'on peut échanger franchement sur les difficultés rencontrées, loin des discours institutionnels lissés.
- Accélérer les décisions : un dirigeant hésitant sur un investissement dans la décarbonation de sa production peut trouver, lors d'un déjeuner, l'exemple concret qui le décide à agir.
- Anticiper la réglementation : les réseaux professionnels permettent souvent d'être informé en amont des évolutions législatives européennes en matière de durabilité.
- Valoriser son engagement : être identifié comme un dirigeant engagé sur ces sujets, au sein d'un réseau reconnu, peut devenir un atout de réputation auprès de partenaires et de talents.
Un mouvement appelé à s'amplifier
Rien n'indique que cette tendance va s'essouffler. À mesure que les obligations de transparence se renforcent et que les jeunes générations de cadres, plus sensibles aux enjeux environnementaux, accèdent à des postes de direction, les réseaux d'affaires devraient continuer à faire de la RSE un fil rouge de leurs programmations, plutôt qu'un sujet ponctuel réservé à quelques tables rondes.
Le networking à la française n'a pas renoncé à sa fonction première, créer du lien et des opportunités entre dirigeants, mais il s'enrichit désormais d'une dimension supplémentaire, celle d'un espace où l'on apprend collectivement à faire des affaires autrement.
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